Un oubli fâcheux !

C’est en lisant une dépêche sur un cargo français échoué à Clipperton que mon attention s’est portée sur cette petite île perdue au cœur de l’Océan Pacifique. Aujourd’hui inhabité, cet atoll a pourtant abrité un des faits divers les plus incroyables du siècle dernier.

Un concours de circonstances…

Située à 1280 kilomètres de la première côte continentale et plus petit territoire français du monde, Clipperton est aujourd’hui en passe de tomber dans l’oubli. Découverte en 1711, l’île a été occupée à quelques reprises, par les mexicains au début du 20ème siècle, les américains pendant la seconde guerre mondiale et la France de 1967 à 1969.

L’aspect dramatique de l’occupation mexicaine, qui a toujours revendiqué ce petit territoire, a sans doute servi de leçon, si bien que seuls des militaires et des scientifiques sont depuis retournés sur l’île. En 1906, le Mexique, décide d’installer quelques militaires et leurs familles sur cette île.

Entre 1906 et 1914, tout se passe bien. Le capitaine Ramon Alvarez, nommé chef d’une garnison de dix soldats, alterne entre séjours sur l’île et retours au Mexique. Le contingent sur place est relevé tous les six mois. A partir de 1914, les choses se gâtent. Pour prouver que même au milieu de l’agitation révolutionnaire, le Mexique garde la souveraineté sur l’île, le capitaine est autorisé à repartir en 1914 avec sa famille ainsi que onze militaires et leurs femmes. Très vite, la situation sur l’île se dégrade. Un cyclone touche l’atoll en février et un naufrage conduit douze rescapés sur l’île, ce qui double le nombre de bouches à nourrir. Cependant, tout ce petit monde devrait pouvoir tenir jusqu’au ravitaillement.

Sauf que le ravitaillement n’arrive jamais. Le capitaine des naufragés décide donc d’envoyer quelques uns de ses marins chercher du secours au Mexique à bord d’un canot de sauvetage. Miracle, les marins arrivent à bon port. Ebranlé par la révolution et par la guerre mondiale, le gouvernement mexicain n’est pas en mesure de se rendre sur place et c’est un navire de guerre américain qui viendra récupérer les huit naufragés. Le capitaine de ce navire propose au capitaine Arnaud de ramener toute la population de l’île sur le continent, ce que ce dernier refuse compte tenu de l’implication des Etats Unis dans la révolution mexicaine (l’armée américaine a envahi le port de Veracruz).

Huis-clos

Bientôt, la pénurie se fait sentir, le scorbut touche la plupart des habitants de l’île et beaucoup en meurent. En mai 1915 ne survivent plus que le capitaine Ramon Arnaud et sa famille, un lieutenant et son épouse, la femme d’un soldat et trois orphelins. Pour faire dérouter un bateau aperçu au large, les hommes de l’île tentent de le rejoindre en radeau et périssent dans l’aventure. Les femmes et les enfants se retrouvent seuls et un soldat que tous pensaient à l’agonie reprend finalement des forces. Et ce soldat, Victoriano Alvarez est loin d’être bien intentionné. Il se proclame roi et décide de faire des femmes (mais aussi des enfants) ses esclaves sexuels. Après deux années d’enfer, il est finalement tué par deux de ses victimes qui lui fracassent la tête avec un marteau.

Maigre consolation dans leur traumatisme, le jour même de l’assassinat de leur bourreau, un navire de guerre américain pointe son nez. Il est chargé de vérifier que les allemands (on est alors en pleine guerre mondiale) n’ont pas installé des bases de sous-marins au large du Mexique. Au lieu de cela, ils découvrent trois femmes, une adolescente et huit enfants qu’ils emmènent en Californie. La justice américaine jugera les femmes qui seront acquittées et autorisées à rentrer au Mexique. L’histoire de ces oubliés se répand comme une traînée de poudre à travers le monde et subit, par la même occasion, beaucoup de déformations. Aujourd’hui encore, cette histoire fait l’objet de nombreux livres et de films tandis que la France réfléchit sérieusement à réoccuper l’île au grand dam du Mexique qui continue, après toutes ces années, à revendiquer ce petit bout de terre décidemment très convoité.