Petite économie de la buvette

Du pain et des jeux, le duo est pluri-millénaire. Il stigmatise tantôt le populisme des évergètes tanôt l’abrutissement populaire. Dans l’un ou l’autre cas, que de condescendance ! De la posture morale à son économie, Zoomons sur cet autre lieu du sport et de ses plaisirs qu’est la buvette.

Le lieu est chargé de clichés, au point de devenir lui même la caricature des sports qui y sont associés. Et pourtant, plus qu’un simple espace de rafraîchissement et de sociabilité, c’est parfois l’âme même d’un club qu’elle abritait. Oui, dans bien des stades du monde, il faut en parler à l’imparfait. La buvette de nos compétitions de minimes, celle qui faisait le charme folklorique des tournois de foot amateur se retrouve aujourd’hui reléguée hors de l’enceinte sportive des rencontres professionnelles, au nom des nouvelles normes et idoles sportives : la sécurité, le commerce et la respectabilité.

Le goût du sport kermesse

Enfant, les matchs de foot du samedi soir n’avaient parfois qu’un seul intérêt : celui de l’odeur et du goût de graillon du hot-dog américain merguez servi dans la buvette du stade Pierre Brisson de Beauvais. La merguez était cuite avec impiété dans la friture et des frites qui débordaient du sandwich il n’en restait parfois rien. La moutarde posée à la va-vite, la grasse pitance était impossible à manger mais si bonne pourtant. Elle égayait les longueurs d’un Beauvais-Niort et se mariait parfaitement avec les humeurs festives lorsque le petit club de D2 recevait l’OM ou des Verts durant leurs années de pénitents.

Ces buvettes ou coûlent bières immondes et – aujourd’hui – sans alcool et sodas trop chauds et sans bulle, on les retrouve partout dans les tournois de campagne, à coté des vestiaires ou au coin d’une tribune. Femmes de joueurs et de dirigeants y mettent la main à la pâte quand d’autres s’activent à entretenir les braises d’un barbecue pour faire suer et dorer encore quelques grillades bientôt glissées dans une tranche de pain (et aussi recouvertes de frites!). La recette alimente le budjet du club et finance quelques troisième mi-temps ou les nouveaux maillots de la saison à venir. Car c’est bien toute une économie qui se réalise autour de la buvette. C’est souvent celle du bénévolat des clubs de district sans qui ne peut pas vivre le sport amateur.

Profit économique et marginalisation morale

Hors, depuis le début des années 1990, les buvettes traditionnelles disparaissent des grands stades. Le jovial petit commerce de subsistance s’y transforme alors en mesquine économie immobilière. La buvette feu- « utopie concrète de la vie quotidienne«  devient « espace de restauration » gérés comme à Lyon par la Sodexo et loué au plus offrant. Chips aux oignons, M&M’s et Kitkat Balls y ont remplacé nos frites et hot-dogs américains. Si vous voulez un sandwich, comme au Stade Vélodrome de Marseille, il vous faut descendre dans un cagibi de béton sous les tribunes pour ne remonter qu’avec un Kebab Donat.

Pourtant les vieilles buvettes n’ont pas disparu. Pour une question de sécurité liée à leur image populaire et donc antres d’humeurs incontrolables car épidermiques, elles ont été reléguées en périphérie des grands stades. À Saint Denis, les soirs de match, elles s’alignent de part et d’autre de l’avenue du Stade de France et tout autour de l’esplanade, grouillent de monde et noient les Quick et McDo’ qui trouvaient bon de s’installer là. Mieux encore, elles rivalisent et se spécialisent en produits et en goût différents. Véritables fast-foods éphémères et festifs on y fait chèrement mais goulûment ripailles.

De la buvette au cocktail

La buvette n’est-elle cependant que ce réflexe qu’avec condescendance on qualifie de « populaire » ? Pas totalement. De Saint-Denis à Grenoble, la relégation des buvettes hors des stades coïncide avec la multiplication des loges et, avec elle, celle des cocktails servis avant, à la mi-temps et après le match. Sous prétexte de modernisation les tribunes s’embourgeoisent et on y joue au supporter encravaté dégustant petits fours et coupes de champagne. Loin de voler plus haut qu’au comptoir des si peu respectables buvettes, les discussions ne sont que des moments pédants pendant lesquels on s’assène de commentaires politico-sportifs à la mode ou où on philosophe sur les règles du hors-jeu ou les tarifs de Zahia…

Pas de tache de gras sous la cravate, pas de grands gobelets en plastique pour le champagne… Car oui, dans les loges, maisons arbre de populations civilisées dominant la masse, l’alcool est autorisé. Les loges nous montrent le triste modèle des buvettes policées par les petits fours : à fuir sous n’importe quel prétexte !