Pétage de plomb

Cela fait maintenant trois ans que l’excellente  » Breaking Bad  » sévit sur les ondes de la petite chaine câblée américaine AMC. L’occasion de revenir sur cette série qui nous montre qu’après tout, l’homme est un animal comme les autres.

Walter White vit à Albuquerque, dans le Nouveau-Mexique avec femme et fils. Chimiste brillant, il se retrouve prof dans un lycée plus ou moins pourave. L’homme et sa famille sont l’incarnation typique de la middle class : pas aux abois financièrement, mais il faut bien rembourser l’emprunt qui a servi à acheter le pavillon avec piscine, acheter de quoi manger et occasionnellement sortir ; vivre en fait. Alors quand Walter, cet homme lisse, sage, porté par une morale intraitable, qui n’a jamais un mot plus haut que l’autre et n’a jamais enfreint la loi de sa vie découvre qu’il a un cancer des poumons inopérable même s’il n’a jamais fumé de sa vie, sa vie bascule.

Portée par un Bryan Cranston extraordinaire (le père dans Malcolm) et développée par Vince Gilligan (un ancien de X Files), Breaking Bad nous expose donc la vie de ce type, un peu loser sur les bords dont le quotidien ordinaire a dessiné autour de sa taille un bourrelet de lassitude. Avec l’annonce de son cancer, on se dit que les choses ne peuvent qu’empirer, alors que c’est finalement l’occasion pour lui de se réveiller et de vivre enfin sa vie. Une vie où il pourra mettre à profit ses qualités de chimiste de génie. Pour la bonne cause ? Non, il ne faut quand même pas déconner, Walter White a une famille à nourrir, un emprunt à rembourser, et un traitement plus qu’onéreux à payer. Alors que faire ? C’est à travers sa rencontre avec Jesse Pinkman, un de ses anciens élèves qui s’est lancé dans le trafic de dope, qu’il va avoir une révélation. Pourquoi ne pas fabriquer (ou « cuisiner » selon l’expression en vigueur) de la méthamphétamine et ainsi assurer l’avenir de sa famille avant, pense-t-il, de canner à coup sûr.

Walter va donc franchir la barrière qui sépare l’honnête citoyen du dealer. Mais il va surtout se découvrir. Découvrir sa violence, comme quand il étrangle un minable petit dealer à l’aide d’un antivol, ou quand il s’agît de faire les gros bras pour survivre dans cet univers impitoyable. Découvrir sa cupidité, quand il se rend soudain compte que ce n’est pas tant pour sa famille que pour le plaisir de se faire du fric (qu’il ne dépense même pas), qu’il a pris cette voie. Enfin, découvrir son amoralité : il ne lui vient jamais à l’esprit que son produit intoxique et tue. Par ailleurs, chez lui, une infraction qui se répète sans sanction, n’est plus vraiment une infraction. On s’habitue à l’illégalité, aussi facilement que l’on subit la légalité. Tout cela est montré très finement, et si l’on est en quasi permanence ébloui par le jeu des acteurs, la réalisation à base de plans très léchée ne laisse pas non plus insensible et retranscrit parfaitement la tension sourde qui habite cet homme en apparence bien sous tous rapports.