Pauv’ con d’historien

Il fut un temps où ces questions ne se posaient pas. Le rôle de l’historien, hussard noir de la République, consistait à l’engagement sacerdotal de faire de ses élèves des citoyens. C’était le temps où l’on avait jugé les Français trop peu patriotes et où l’on reprochait aux instituteurs la perte de l’Alsace-Lorraine. Fort heureusement, cette période est révolue.

Enfin, à ceci près que l’État ne s’en est peut-être pas encore aperçu. Les années 2000 et ses lois mémorielles, ses orientations incitant à passer dans les programmes le bilan positif de la colonisation ou de réciter son saint Guy Moquet ont définitivement montré le décalage qui existe entre les politiques mémorielles et les professionnels de l’histoire chargés d’enseigner un contenu choisi. Les professeurs d’histoire ne sont plus ceux de la Belle Époque. Ils sont bien plus. Formés à l’université en véritables scientifiques, ils ne sauraient avaler plus de couleuvres qu’il n’en faut. Qui d’ailleurs parlerait encore aujourd’hui de la lettre de Guy Moquet ? Mais à quoi servent les historiens se demandent les spin doctors de l’Elysée, s’ils ne sont plus les braves petits patriotes d’antan ? Autant balancer Clio avec la Princesse de Clèves et l’eau du bain des réformes. Et les historiens à leur tour de se demander à quoi ils se vouent s’ils ne peuvent s’épanouir avec la formation qu’ils ont suivi.

Pire encore, la réforme des concours de recrutement de l’éducation nationale effective cette année assombrit les espoirs des étudiants. En désolidarisant les calendriers et surtout les programmes du Capes et de l’Agrégation d’histoire, ils doivent choisir entre un premier offrant chaque année moins de postes et ne pouvant se coupler avec une activité de recherche et un second emprunt d’un élitisme républicain d’un autre temps ouvrant la voie de la recherche à une partie des 50 ou 60 élus bacchauteurs… Mais peut-on s’étonner de cette évolution dans une société où le privé préfère s’appauvrir d’un recrutement consanguins plutôt que d’estimer les compétences de synthèse, d’analyse et de flexibilité d’un docteur en histoire et où la recherche devient un passe-temps – parfois d’ailleurs pour le chercheur lui-même. Il ne reste donc plus aux étudiants en histoire que leurs yeux désabusés pour pleurer et observer un avenir plus qu’incertain.

Et à ces interrogations des étudiants sur un futur confisqué s’ajoutent celles de leurs professeurs quant à leur utilité présente. Imitant leurs glorieux ancêtres qui avaient su en faire l’apologie, ils se penchent de nouveau sur le rôle de l’histoire et du leur. A l’heure où le président dénonce la mission de service public de l’historien – et du chercheur en sciences humaines en générales –, celui-ci doit batailler pour faire valoir non l’utilité mais le sens de sa démarche pour mieux comprendre les mécanismes et les dynamismes sociaux rejetés par des opinions traversées de préjugés identitaires culturalistes. Et si utilité de l’histoire il y a, elle se trouve dans sa capacité de forger des esprits critiques, des esprits d’analyse capables de comprendre et de décortiquer. Mais sans doute n’est-ce là que des valeurs désuètes face aux impératifs de rendement imposés par une société de consommation toujours plus prompt à oublier de réfléchir…