L’émancipation des femmes en débat : Loi Veil (1975)

Dans la vie des nations, il existe des lois qui en disent beaucoup sur l’évolution des sociétés et des mentalités. L’abolition de la peine de mort en 1981, la commercialisation de la pilule contraceptive en 1967 et la loi légalisant le recours à l’avortement en 1975 en font partie. En 1975, le temps d’un processus législatif, Simone Veil est devenue le symbole d’une liberté fondamentale accordée aux femmes.

Le combat des anciens et des modernes

Si vous avez vu l’excellent reportage diffusé jeudi dernier sur France 2 sur la légalisation de l’avortement, vous aurez sans doute été aussi marqué que moi par cet affrontement de deux générations au Parlement. D’un côté, le groupe des libéraux, majoritairement composé de l’opposition de gauche et de quelques membres de la majorité, notamment des rares femmes présentes à l’Assemblée Nationale. De l’autre, la vieille garde, les vieux briscards du gaullisme, souvent peu enclins à voter ce type de texte mettant en jeu l’émancipation des femmes.

Ne généralisons cependant pas, il y eût de bonnes surprises. Ainsi, ce discours d’Eugène Claudius Petit, grand résistant et très catholique. Il déclare, au dernier jour des débats : « En conclusion, et précisément parce que je n’ai pas laissé au vestiaire mes convictions spirituelles, je ne peux pas me défaire de la solidarité qui me lie à la société dans laquelle je vis. Pour obéir à mes exigences, je suis avec ceux qui souffrent le plus, avec celles qui sont condamnées le plus, avec celles qui sont méprisées le plus. […] Je lutterai contre tout ce qui conduit à l’avortement mais je voterai la loi ».

Cette prise de parole est décisive pour deux raisons. D’une part, Claudius-Petit est très respecté par ses collègues : certains ont changé leur fusil d’épaule après ce discours ; et d’autre part, le fait qu’un catholique pratiquant affirme qu’il votera la loi est un pied de nez fait à tous les contestataires qui se sont succédés  à la tribune de l’Assemblée les jours précédents et qui étaient allé jusqu’à dépeindre une France dans laquelle Satan aurait pris le pouvoir.

« Satan conduit le bal »

Il s’en est effectivement trouvé beaucoup, dans la majorité de Simone Veil, pour accabler cette dernière pensant, par la même, dénoncer le projet de loi. Souvent, les prises de position contre l’avortement se sont transformées en épisodes de populisme et de diffamation. Ainsi, René Feït, député du Jura et médecin de sa profession montera à la tribune avec un magnétophone pour faire entendre à l’Assemblée les battements de cœur d’un fœtus. Jean-Marie Daillet, député de la Manche franchira la ligne rouge en accusant Simone Veil d’accepter de voir des embryons humains « jetés au four crématoire ou remplir les poubelles ».

Bref, les opposants, par la virulence de leurs propos finissent par se décrédibiliser eux-mêmes, ce qui conduira un tiers des députés de la majorité à se rallier à Simone Veil et à l’opposition, permettant ainsi l’adoption du projet de loi.

L’attitude de Simone Veil pendant ces débats est paradoxale. D’un côté, cette femme bourgeoise, courageuse (rescapée d’Auschwitz) rassure de nombreuses personnes qui ne voient pas en elle une féministe. Ce qu’elle n’est pas d’ailleurs. Il est toujours surprenant de l’entendre s’exprimer sur ce qui l’a poussé à défendre ce projet de loi, en tant que ministre de la santé. Elle se montre critique à l’égard du combat des féministes et explique, par exemple, qu’il y a « du bon et du mauvais » dans le manifeste des « 343 salopes » (343 femmes révèlent avoir eu recours à l’avortement quelques mois avant sa légalisation, dont Catherine Deneuve, Simone de Beauvoir et de nombreuses autres personnalités).  Finalement, si Simone Veil mène ce combat c’est à cause de chiffres effrayants : 300 000 femmes ont recours à l’Interruption Volontaire de Grossesse chaque année en France. Environ 300 en meurent à l’époque. Plus qu’une question d’émancipation, elle fera de l’IVG un enjeu de santé publique.

Les français étaient quand à eux largement prêts à l’entendre. Souvent plus en avance que le personnel politique sur les questions de mœurs, ils ont été marqués par le Procès de Bobigny qui impliquait une jeune femme, mise enceinte après un viol. Son violeur l’avait alors dénoncé pour s’être faite avortée. Histoire dramatique révélatrice de la situation des femmes à cette époque. Histoire d’un espoir également, quand on a pu constater, qu’enfin, une telle situation pouvait faire l’objet d’une mobilisation populaire et politique.