Côte d’Ivoire : faut-il toujours être démocrate ?

Il y avait des réflexions comptoir, aujourd’hui des réflexions de gare. Il y a quelques jours, dans un bouiboui de la Gare du Nord. Un homme et une femme discutent, se charment – en fait elle est acquise – quand un troisième arrive. Familier, il les salue et discute avec eux. Ils parlent de la Côte d’Ivoire, il est sans doute ivoirien. Et pour une fois, un discours qui tranche. « Nous ne voulons pas d’un second Rwanda ».

L’homme s’agace devant des amis mi-complaisants, mi-génés. Il invective les Français, se fâche d’une sincérité patriotique, dénonce l’ingérence de Sarkozy – celui qui infantilisait l’Afrique chez elle en disant que ses hommes n’étaient pas assez entrés dans l’histoire – et demande à respecter le résultat des élections qui lui paraissent légitimes. Il n’est donc pas de ces Ivoiriens de France dont on n’a pas voulu compter les voix rapatriées. Où peut-être que si d’ailleurs. Son autorité lui semble d’autant plus grande. Son attitude en devient infecte, mais en trois minutes il tient le discours le plus intéressant que j’ai entendu depuis le début de ses élections ivoiriennes.

Comparer la Côte d’Ivoire au Rwanda, faut-il s’arrêter au fait que ce soit pathétique ? C’est bien là le rôle de la mémoire de s’arranger avec l’histoire. Où n’a-t-on pas trop négligé que l’importance de l’inertie ignare de la France dans le génocide rwandais, des fautes jamais reconnues, et qu’au nom des intérêts de la France on avait essayé de défaire un gouvernement pour un autre avec le succès qui a été connu. En Côte d’Ivoire, l’immigration burkinabaise encouragée par le travail des plantations du Nord a fait la fortune du pays et de l’élite s’étant installée dans les villes du Sud, trop contente de laisser le travail manuel aux étrangers. Mais avec la régression de la fin des années 1980, le miracle ivoirien se transforme en mirage. Les tensions s’exacerbent et avec la mort de Félix Houphouët-Boigny les rivalités égotiques aussi.  Des discours et une animosité communautaires reposant sur des appartenances factices mais sincères naissent. C’est là ce que le pays doit aujourd’hui gérer.

Et dans ce contexte, s’agacer d’une présentation angélique Allassane Quattara n’est pas si déplacée. Notre homme de la Gare du Nord est-il autant pro Laurent Gbagbo qu’il ne veut qu’on laisse la Côte d’Ivoire tranquille ? À la très ignobles « Ivoirité » pronée par Bébié pour l’évincer, Quattara s’était fait un temps médiocre en se plaçant comme défenseur des communautés musulmanes du Nord, ralliant à lui les imams tout en étant un chef du clan aussi peu trasparent et honnête que ses confrères du Sud et le gouvernement qu’il critique. La communauté de foi devait créer l’union face à la xénophobie du pouvoir en place, quand tout cela n’est qu’un règlement de comptes entre les successeurs de Félix Houphouët-Boigny. Gare cependant à celui qui la met en cause.

Il n’y avait pas de discours idéologique dans l’énervement de notre neveu de Rameau de la Gare du Nord, pas même de haine à l’égard des Burkinabés ou des Musulmans du Nord, alors qu’il défendait la légitimité de Gbagbo. Tout se résumait en fait à l’indépendance et au respect de la loi du pays et du plus fort, peut-être conscient qu’il était que la démocratie n’est qu’un discours tantôt employé par l’un et tantôt par l’autre pour se rendre légitime, et que, sortie du discours, le respect inconditionnel de l’application de ses principes mènerait à la guerre, quand quelques magouilles garantiraient la paix.

Alors, et s’il ne fallait pas toujours être démocrate ? Malgré ses menaces, le peu d’empressement de la France à mettre ses menaces à exécution semble répondre en partie à cette question.