Chambre correctionnelle : un soir de juillet, quatre bouteilles de Scotch

On fait entrer un homme a qui il est impossible de coller un âge ; vingt-six ans ? Quarante deux ? Le teint est gris, les cheveux sont sales et peignés comme un dessous de bras. Les cernes creusent de profonds sillons noirs sous ses yeux tuméfiés. L’homme porte les marques de coups récents. Ses bras musclés sont imberbes. Ils se les grattent doucement et continuellement.

L’homme est dans le box de bois, sur la gauche. Il est arrivé escorté par un gendarme après un transit par la souricière, la fameuse souricière, sale, froide et noire, située sous le Palais de Justice. Avant la souricière? Fleury-Mérogis, où il est incarcéré depuis quelques semaines pour une autre affaire.

Michel est né en 1976 à Saint-Denis. De ces trente quatre ans, Michel en a passé près de vingt dans la rue, à Paris essentiellement, « à Saint-Michel », précise-t-il. « L’ai-je jamais croisé », me demande-je.

Michel bouge énormément dans son box et le gendarme est concentré. L’agitation de l’homme trahit certainement un manque. À sa manière de parler fort, sans que la parole lui soit donnée, le Président change de registre comme ces gens raffinés qui parlent au comptoir. « Où est l’autre prévenu ? » – « Il est mort ! » – « Ah ça ! merde, c’est grave » s’amuse le Président en regardant la greffière. « Je l’ai su en prison, il y a même pas un mois » – « et vous savez comment ? » – « il est mort étouffé, dans le 6e arrondissement » explique Michel, sans émotion.

« Comme nous n’avons pas la confirmation du décès de Monsieur Château, nous nous devons de traiter ce dossier » rappelle le Procureur, debout sur son estrade, un ordinateur portable devant lui. « Yes », interrompt Michel en s’inspectant le coude.

L’histoire commence un soir de juillet 2010 où il fait grand’soif. Michel et Château, SDF sans le sou, ont envie de whisky. Ils prennent donc la direction du Carrefour Market de la rue de Seine. Comme ils sont plutôt du genre à sécher une cannette en deux coups de glotte, ils dérobent quatre bouteilles de Scotch, pour une valeur de 89 euros. Pas de bol pour eux, « le vigil vigilant [les] intercepte », plaisante le Président. Il poursuit : « “Lâche-moi, je vais te casser une bouteille sur la tête !” : c’est ce que vous auriez dit au vigil » – « ça s’est passé comme ça », confirme Michel, de plus en plus pressé d’en finir.

Si Michel ne paraît pas vraiment impressionné par le déroulement des opérations, c’est qu’il a roulé sa bosse au tribunal depuis qu’il vit dans la rue. « Nanterre, Bobigny, Paris, Bobigny, Bobigny, Paris, etc. », énumère le Président. Son casier judiciaire est pour le moins copieux, avec une quinzaine de condamnations, pour des faits similaires de vols en réunion, avec à la clef, pas mal de temps au cachot…

« Les faits sont établis pour les deux prévenus. Je répète que nous n’avons aucune certitude du décès de Monsieur Château donc la procédure est toujours en cours », déclame le Procureur avant de requérir une peine d’emprisonnement de 2 mois, « à l’encontre des deux prévenus ».

À l’annonce de la date du jugement, le 11 mars, Michel demande avec inquiétude s’il va devoir revenir au tribunal, ce jour ? « Vous pouvez effectuer une demande pour qu’on vous évite le déplacement pour le rendu de justice », annonce le Président, ce à quoi Michel répond avec joie, comme si on lui accordait une fleur : « Ouais voilà ! Je préfère l’attendre en prison ». Bruit de menottes.